Saya
Chapitre 3 Himitsu
- Père ?
Papa a levé la tête vers moi, interrompant sa lecture.
- Bonsoir, Saya.
Cest après mavoir salué quil a remarqué que je nétais pas seule, et a légèrement levé un sourcil.
- Ho, pardon père
Je voulais vous présenter Ayumi Honda, une amie du collège. Ayu, voici mon père.
Papa a regardé Ayu, attentif comme à son habitude. Il a vu le joli minois dune fille de treize ans, luniforme marin, les loose socks, les barrettes lui donnant lair sage, le sourire poli mais aussi les yeux qui comprenaient tout, et il a souri en retour, aussi chaleureusement quil maurait souri à moi. Papa a toujours été doué pour jauger les gens dun regard. Il a dit gentiment :
- Bonjour, Ayumi, bienvenue chez nous.
Et il sest replongé dans son livre.
On est allées sasseoir à la table dà côté, et on a commencé à faire nos devoirs. Pour moi, cétait comme tous autres jours - sauf quAyu était là. Elle ne faisait pas de bruit, mais se perdait de temps en temps dans la contemplation de la bibliothèque. Elle en était à sa troisième interruption pendant le même exo de maths quand elle a murmuré :
- Ils ont lair vieux, ces livres.
Jai relevé la tête de mon cahier sans rien dire. Elle ma regardé et ma demandé, avec sa voix douce et calme :
- Ils parlent de quoi ?
Là, je me suis tournée vers Papa, un peu désemparée. Il me regardait du coin de lil, et a secoué la tête.
Jai soupiré, puis jai regardé Ayu dans les yeux, et je me suis posé un doigt sur les lèvres, style motus et bouche cousue.
Elle a eu une petite moue contrariée, mais pas plus dune seconde, puisquelle a cédé la place à un petit sourire compréhensif.
Quand on a eu fini nos devoirs, jai amené Ayu dans ma chambre.
Jai fermé la porte à clef, jai mis la musique fort, je me suis assise sur le lit, et elle a pris place à côté de moi. Pendant plusieurs minutes, on na rien dit, juste écouté. Je regardais Ayu, et Ayu regardait ma chambre une des rares de la maison à être aménagées à loccidentale ; avec des rideaux rouges, une bibliothèque avec mes livres de classe, des mangas et des livres de poche, un bureau encombré par la minichaîne, les CD et mes pinceaux. Elle est restée un moment à fixer les calligraphies collées sur un des murs. Elle sest tournée vers moi :
- Cest toi qui les a faites ?
Jai acquiescé silencieusement. Elle a ajouté en souriant :
- Cest très beau
Jai souri en retour, un peu mal à laise.
- Je suis moins bonne que Maman
Cest elle qui mapprend.
Je me suis tournée vers le mur couvert didéogrammes, mais jai senti quAyu continuait à me regarder pendant quelques instants, avant de se remettre à fixer le mur en silence.
Silence quelle a à nouveau rompu après un temps.
- Je pourrais aussi voir les calligraphies de ta mère ?
Ayu et moi avons franchi le torii en silence. Au bout de lallée de bambous, Maman se tenait devant la porte du temple, en kimono et hakama , et nous a regardées approcher. Quand jai été assez près, jai dit :
- Bonsoir mère.
Elle na pas répondu et a fixé Ayu avec froideur. Jai regardé Ayu, puis Maman, et jai dit avec un maximum daplomb :
- Je veux quelle sache, mère.
Elle ma regardé sévèrement, puis à nouveau Ayu.
- Maître Oyuki a-t-il donné son accord ?
Jai souri.
- A votre avis ?
Elle est entrée dans temple en lâchant un profond soupir. Je me suis déchaussée, jai pris Ayu par la main, et on la suivie à lintérieur.
- Ce nest toujours pas bon, ta ligne de force est brisée, là.
Maman pointait un endroit où mon pinceau avait légèrement dérapé, brisant lharmonie de lécriture. Le genre de choses qui narrivait presque jamais en temps normal mais Ayu était assise dans un coin de la chambre, je sentais son regard sur ma nuque, et ça me perturbait.
Jai pris une autre languette de papier en soupirant, et jai recommencé ma calligraphie.
A la quatrième tentative,cétait enfin bon, et jai reposé mon pinceau. Jai attendu quelques instants que lencre sèche, puis jai pris la languette de papier dans une main, entre lindex et le majeur.
La nervosité était toujours là, et jai dû fermer les yeux et prendre plusieurs respirations profondes pour arriver à me concentrer sur le fuda , sa signification, ses lignes de forces qui allaient diriger lénergie.
Jai rouvert les yeux et prononcé la formule. Le papier sest embrasé, les habituelles flammes froides mont léché les doigts et sont allées se condenser quelques centimètres au-dessus de mon index dressé. Puis la petite boule de flammes a enflé, et avec elle la chaleur qui sen dégageait.
Derrière moi, Ayu a bougé et laissé échapper un petit cri. Jai entendu un bruit de choc sourd elle avait dû reculer et rentrer en collision avec la cloison.
Très vite, je suis revenue à ma boule de feu, et je lai envoyée sécraser dans le poêle avant den perdre totalement le contrôle.
En sortant, Ayu avait lair pensive et je nosais pas la regarder. Alors quon allait passer sous le torii, elle ma pris la main et sest arrêtée. Je me suis tournée vers elle. Elle avait lair perdu. Elle ma demandé dune voix douce :
- Nimporte qui peut faire de la magie, Saya ?
Jai secoué la tête en signe de dénégation.
- Cest un don. Un don héréditaire
Il arrive quil apparaisse spontanément chez quelquun dont les deux parents sont
normaux, comme pour mon père, mais cest très rare.
Elle a baissé les yeux. Jai continué :
- Je
je voulais juste que tu saches. Je nen pouvais plus de te mentir tout le temps.
Ayu ma regardé à nouveau, a souri faiblement. Jai senti comme une boule dans la gorge, et les larmes qui me montaient aux yeux. Sa main a serré la mienne, et elle a murmuré :
- Ca ne change rien pour moi, Saya.
Sauf que jai senti quelle ne le pensait pas vraiment.
Chapitre 2 | (à suivre)