La Mort s'Habille de Blanc
Chapitre 1 July
Il devrait pleurer. Mais il reste là, face aux deux tombes fraîchement refermées, les mains encore maculées de poussière, et cherche en lui une tristesse quil ne trouve pas. Il ny a que le vide quelles ont laissé en partant.
Il devrait sagenouiller et prier pour elles. Mais les croix quil a dressées ne sont plus que des repères, et nullement un signe de dévotion. Il ne croit plus en Dieu, ou du moins plus au Dieu miséricordieux auquel on lui a appris à adresser ses prières. Ce Dieu-là naurait pas laissé sa mère et sa sur mourir ainsi. A présent, la seule chose quil puisse encore croire divine, cest cette lumière aveuglante qui a détruit la ville, ce cocon blanc qui les a tous enveloppés sans les blesser, et a soufflé les constructions comme des fétus de paille. Il voit là la marque dun Dieu jaloux, destructeur de civilisation, se complaisant à réduire ses enfants à létat de bêtes.
Il retrouve la ville, les rues bordées de bâtiments détruits. Il na pas besoin de réfléchir pour que ses pas le mènent vers les ruines de sa maison. Il y a encore un pan de mur debout, le reste a été reconstitué à la va-vite avec de la tôle ou des planches éparses.
Il sent quelquun qui approche dans son dos. Un homme aux intentions meurtrières, qui pense quun adolescent efflanqué est forcément une proie facile. Il se retourne lentement vers linconnu, le fixe avec des yeux dénués dexpression.
Un clignement dil suffit pour quil plonge dans son esprit, y lise lenvie de meurtre, la déforme et la détourne contre lui. En lespace dune seconde, la rage laisse place à la peur ; lhomme senfuit.
Il soupire, regrettant déjà davoir usé du Don.
Il marche sans but précis dans les ruines, longue silhouette amaigrie. La faim et la soif le rongent, mais il ne cherche même pas spécialement à les satisfaire. Pourquoi sobstiner à vivre ? A-t-il la moindre raison dexister ?
Il sarrête et lève les yeux vers le ciel nocturne. Il regarde les lunes et leur cortège détoiles, il se baigne dans leur lumière froide. Puis il baisse la tête, contemple les reflets bleutés que la lumière produit sur la peau sombre de ses mains. Dans deux heures au plus, un des soleils se lèvera et emportera le peu de fraîcheur de la courte nuit. Cest si tentant de sarrêter là, et dattendre que la chaleur achève de le déshydrater. En une journée, peut-être un peu plus, il serait mort de soif.
Il secoue la tête pour chasser cette idée. Ce serait mourir comme un chien, et il veut mourir comme un être humain. Il repart dun pas lent, recherche un abri à défaut deau et de nourriture.
Il aurait dû sattendre à ce quune cave intacte soit déjà occupée. Ce qui est surprenant, cest en fait plutôt que ce type y soit tout seul.
IL est assis dans un coin sombre au fond, mais sa respiration irrégulière sentend depuis lentrée. IL a manifestement entendu que quelquun entrait, se redresse, le regarde arriver.
Au fur et à mesure quil approche, il peut un peu mieux LE distinguer, silhouette de plus en plus précise, quil devine rapidement élancée. Puis alors que le visage semble encore dans lombre, il voit SES yeux. Bleus comme un ciel de matin, sublimes mais fiévreux, injectés de sang. Fous, et cest sans doute ça qui a fait fuir les autres. Mais pas lui. Il na pas peur, parce quil a le Don. Il accroche SON regard, sy projette.
Mais il ne peut pas aller plus loin. Parce que SON esprit est différent, refuse de se laisser pénétrer. IL nest pas humain.
IL sourit, parce quIL a vu la compréhension traverser les yeux froids. Mais linstant daprès IL glapit de douleur, se tendant violemment contre le mur.
Maintenant quil est assez prêt, il peut voir SA peau presque noire, couverte de cloques. Comme sIL avait complètement brûlé. SIL était humain, IL serait probablement mort.
Non, IL nest pas humain, IL est probablement beaucoup plus.
IL se relâche en haletant, accroche à nouveau ses yeux noisette. Et tout en le regardant, IL reprend graduellement une respiration plus calme.
- Veux-tu maider, gamin ? demande-t-IL dune voix rauque.
Il se sent comme une souris face à un serpent. Paralysé par la peur, et en même temps totalement fasciné. Il se perd dans ces yeux fous, et sent comme une vague passer sur lui. Il frissonne, parce que cette vague lui rappelle celle qui, implacable, a ruiné tant dexistences. La lumière blanche, et linstant sublime où il a contemplé la mort. Il la voit à nouveau dans SES yeux, et le vide dans sa poitrine na soudain plus dimportance
- Oui, murmure-t-il après un silence.
IL a un sourire satisfait.
- Quel est ton nom, gamin ?
- Legato. Legato Bluesummers.
(A suivre...)